Ce très roman m'a, je
crois, un peu bouleversé tant, plusieurs jours après avoir reposé le livre, il
me trotte encore dans la tête. Avec une justesse de mots, l'auteur y dépeint
des êtres amochées par les épreuves qui parcourent frénétiquement la ville, se
croisent et parfois se rencontrent.
Le lecteur suit au fil des 300 pages du roman deux histoires
parallèles : celle de Mathilde, la quarantaine, détruite par 9 mois de
harcèlement moral au boulot ; celle de Thibault usé par une histoire
sentimentale sans consistance et destructrice. A l'histoire professionnelle de
l'une, répond l'histoire personnelle de l'autre. C'est le récit fait de la vie
de Mathilde qui, particulièrement, m'a bouleversé. Cette description page après
page du travail de sape opéré et orchestré par un directeur abject parvient à
nous écoeurer et par moment à nous rendre la lecture de ce roman insoutenable
tant l'identification est facile, tant nous sommes nombreux à avoir assisté à
ce type de procédés, tant une telle expérience nous menace tous.
Avec force et méticulosité, le roman décrit des violences
impalpables, sourdes ; des violences contemporaines faites à l'esprit et qui
parviennent à détruire des êtres entiers. L'auteure via
ses personnages reprend en ordre inversé l'origine et la progression de
la destruction. C'est avec un sens aigu de l'analyse qu'elle tente de
comprendre, d'expliquer le processus ; ce sont avec des incursions permanentes
dans l'intériorité des personnages qu'elle nous permet de ressentir -et presque
d'éprouver- cette peur d'aller au travail, ce sentiment de culpabilité qui
inonde la personne harcelée, cette lassitude, cette usure et cette frayeur du
quotidien qui s'emparent du personnage de Mathilde.
"Au moment où elle sort de la gare, il lui semble
qu'elle a atteint sa propre limite, un point de saturation au-delà duquel il
n'est pas possible d'aller. Il lui semble que chacun de ses gestes, chacun de
ses mouvements, parce qu'il a été répété plus de trois mille fois, menace son
équilibre.
Alors qu'elle a vécu des années sans y penser, aujourd'hui
cette répétition lui apparaît comme une forme de violence faite au corps, une
violence silencieuse capable de la détruire"
Et c'est cette réalité si sombre, si dure, mais si bien
écrite qui nous fait mal, à nous lecteurs.
Delphine de Vigan évoque un monde moderne sans pitié dans lequel l'être
humain tente de survivre. Elle veut
néanmoins croire à la force de résistance des hommes, elle donne la volonté de
se battre à ses personnages, la force ultime de trouver des solutions, de
prendre le dessus, de voir au loin la lumière...
Un roman entre esthétisme et réalisme qui ne laisse pas
indifférent.

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