jeudi 7 janvier 2010

Les heures souterraines

DE VIGAN Delphine, Les heures souterraines, JC Lattès, août 2009.

Ce très roman m'a, je crois, un peu bouleversé tant, plusieurs jours après avoir reposé le livre, il me trotte encore dans la tête. Avec une justesse de mots, l'auteur y dépeint des êtres amochées par les épreuves qui parcourent frénétiquement la ville, se croisent et parfois se rencontrent.

Le lecteur suit au fil des 300 pages du roman deux histoires parallèles : celle de Mathilde, la quarantaine, détruite par 9 mois de harcèlement moral au boulot ; celle de Thibault usé par une histoire sentimentale sans consistance et destructrice. A l'histoire professionnelle de l'une, répond l'histoire personnelle de l'autre. C'est le récit fait de la vie de Mathilde qui, particulièrement, m'a bouleversé. Cette description page après page du travail de sape opéré et orchestré par un directeur abject parvient à nous écoeurer et par moment à nous rendre la lecture de ce roman insoutenable tant l'identification est facile, tant nous sommes nombreux à avoir assisté à ce type de procédés, tant une telle expérience nous menace tous.

Avec force et méticulosité, le roman décrit des violences impalpables, sourdes ; des violences contemporaines faites à l'esprit et qui parviennent à détruire des êtres entiers. L'auteure  via  ses personnages reprend en ordre inversé l'origine et la progression de la destruction. C'est avec un sens aigu de l'analyse qu'elle tente de comprendre, d'expliquer le processus ; ce sont avec des incursions permanentes dans l'intériorité des personnages qu'elle nous permet de ressentir -et presque d'éprouver- cette peur d'aller au travail, ce sentiment de culpabilité qui inonde la personne harcelée, cette lassitude, cette usure et cette frayeur du quotidien qui s'emparent du personnage de Mathilde.

"Au moment où elle sort de la gare, il lui semble qu'elle a atteint sa propre limite, un point de saturation au-delà duquel il n'est pas possible d'aller. Il lui semble que chacun de ses gestes, chacun de ses mouvements, parce qu'il a été répété plus de trois mille fois, menace son équilibre.

Alors qu'elle a vécu des années sans y penser, aujourd'hui cette répétition lui apparaît comme une forme de violence faite au corps, une violence silencieuse capable de la détruire"

Et c'est cette réalité si sombre, si dure, mais si bien écrite qui nous fait mal, à nous lecteurs.  Delphine de Vigan évoque un monde moderne sans pitié dans lequel l'être humain tente de survivre.  Elle veut néanmoins croire à la force de résistance des hommes, elle donne la volonté de se battre à ses personnages, la force ultime de trouver des solutions, de prendre le dessus, de voir au loin la lumière...

Un roman entre esthétisme et réalisme qui ne laisse pas indifférent.

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