lundi 6 août 2012

La place


ERNAUX Annie, La place, Gallimard, 1983.


C'est en rangeant ma bibliothèque jeudi que je suis retombée sur ce livre, acheté je ne sais plus quand, je ne sais plus où pour 1 euros (le prix est encore à l'intérieur). Je vivais à côté de ce monument de la littérature française sans jamais l'avoir lu, sans savoir encore le choc qu'il allait provoquer chez moi.

Annie Ernaux fait le choix de l'épure pour faire le portrait de son père décédé, pour parler de sa famille, de son histoire.

"Pour rendre compte d'une vie soumise à la nécessité, je n'ai pas le droit de prendre d'abord le parti de l'art, ni de chercher à faire quelque chose de "passionnant" ou d'"émouvant". Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d'une existence que j'ai aussi partagée.

Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L'écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j'utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles".

Avec une pudeur qui bouleverse, elle décrit un homme digne et travailleur d'abord ouvrier puis petit commerçant ; une vie de labeur pour faire sa place, accéder à un peu d'aisance, de reconnaissance. Un homme étranger à toute forme de culture (littérature, musique, beaux-arts...) mais attentif aux manifestations de la nature, qui se sert de son opinel pour manger, qui se rase dans l'évier de la cuisine alors qu'une salle de bain -signe de richesse- a été installée à l'étage... Un homme aux plaisirs simples nourri d'habitudes et de manies qui vit avec peur et espoir à la fois le fait que sa fille puisse faire mieux que lui.

Annie Ernaux évoque la lourdeur d'une condition sociale tout en lui rendant hommage et cette distance qui s'immisça entre elle et son père à l'adolescence en même temps qu'elle s'émancipait de cette condition, d'un mode de pensée et qu'elle faisait son entrée dans la "bourgeoisie".

"Mon père est entré dans la catégorie des gens simples ou modestes ou braves gens. Il n'osait plus me raconter des histoires de son enfance. Je ne lui parlais plus de mes études."

"Il s'énervait de me voir à longueur de journée dans les livres, mettant sur leur compte mon visage fermé et ma mauvaise humeur. La lumière sous la porte de ma chambre le soir lui faisait dire que je m'usais la santé"

"Il disait que j'apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c'était seulement travailler de ses mains".

Ce récit, ce recul sur des origines assumées et digérées, c'est peut-être aussi une manière pour elle de se libérer d'une culpabilité. En exergue, on peut lire cette citation de Jean Genet :

"Je hasarde une explication : écrire c'est le dernier recours quand on a trahi".

Je regrette de ne pas avoir découvert les mots d'Annie Ernaux plus tôt. Ils auraient pu m'aider. Peut-être. Ce livre restera je crois à jamais marqué en moi.

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