© Jean-Luc Bertini
"A quelque cinq cent kilomètres au nord-est de Saint-Pétersbourg, juste sous le cercle polaire, la mer Blanche est une mer presque fermée, un grand golfe de la mer de Barents. (...) Terres de sombres forêts, de lacs glaciaires, terres de sang, bourgades délabrées sous la froide lumière du Nord : il faut aimer les paysages mélancoliques pour se balader, surtout en hiver, sur les rivages de la mer Blanche.
Au milieu de la mer, l'archipel des îles Solovki. Sur la grande île, un monastère-forteresse (...) dont la fondation par de saints ermites remonte au début du XV° siècle. Six mois par an, la mer gelée empêche toute liaison maritime, seul un petit avion venu d'Arkhangelsk relie les Solovki au reste du monde."
Olivier Rolin, Solovki, la bibliothèque disparue, Le bec en l'air.
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Parce que nous accueillions en décembre dernier Olivier Rolin à la librairie, je découvre ce livre édité par une petite maison marseillaise Solovki, la bibliothèque disparue (dont les photographies m'ont tout de suite séduite) et par là même l'histoire de l'archipel de Solovki.
© Jean-Luc Bertini
Haut lieu de pèlerinage religieux, le monastère des Solovki, fondé au XV° siècle par de saints ermites, va aussi connaître les heures les plus sombres de la Russie contemporaine. En 1923, il est transformé en camp de détention et passe pour être le premier camp de ce qui allait devenir la Direction centrale des camps, le GOULAG.
C'est dans ce "Camp à destination spéciale des Solovski" (le SLON) que fut mis en place le système d'exploitation humaine de masse comme force de travail forcé au service du Socialisme et de l'industrialisation de l'URSS dont le percement meurtrier du canal Baltique-mer Blanche est l'exemple le plus frappant.
Toutefois, dans le paysage concentrationnaire de l'époque, ce camp connaît une singularité notable. Dans les années 1920, avant que la machine totalitaire ne s'emballe, le SLON connaît une intense vie culturelle symbolisée par une immense bibliothèque qui s'élevait à 30 000 volumes dont plusieurs en langues étrangères (français, anglais et allemand, majoritairement).
Des livres qui provenaient à la fois des détenus (parmi lesquels on comptait, dans les premiers temps, beaucoup d'intellectuels ou de politiques), des envois de leur famille, ou de l'administration même du camp qui puisait dans les bibliothèques de Moscou ou de Saint-Petersbourg.
© Jean-Luc Bertini
Une bibliothèque inestimable qui -à la fermeture du camp en 1939- a quasiment disparu.
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Olivier Rolin revient à plusieurs reprises à Solovki et noue avec ce lieu singulier un lien étroit.
"C'est par l'Antonov 24 de Nordavia que j'y ai débarqué pour la première fois, en 2010. Je ne dirais pas que j'ai deviné immédiatement la place que ce lieu allait prendre dans ma vie, mais j'ai compris, en tout cas, que j'avais eu raison de m'y aventurer"
Intrigué par la disparition de cette bibliothèque, il décide de partir à sa recherche et de mener l'enquête en recueillant des témoignages et en suivant des pistes. Dans cette aventure, il s'accompagne de précieux acolytes russes et de Jean-Luc Bertini dont l'ouvrage nous livre quelques splendides photographies.
Le photographe dresse le portrait d'une Solovki actuelle dont le monastère a été réinvesti par les moines et la vie dans le village alentour s'organise autour des anciens baraquements du camp ou des quartiers d'immeubles de l'ère Khrouchtchev. Une vie dans un décor architectural daté. Des générations qui se croisent au coeur d'un paysage de glace marqué par l'Histoire que la modernité ne semble parvenir à atteindre.
(La magnifique série de photographies de Jean-Luc Bertini est visible : ici ).
© Jean-Luc Bertini
De ce voyage, qui a eu lieu en mars-avril 2013, est issu un passionnant film documentaire d'une cinquantaine de minutes (pour Arte) que l'on peut visionner là.
A lire : l'article de Camille Périssé et l'interview donnée par Jean-Luc Bertini.
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Dans Le météorologue, Olivier Rolin raconte la vie et la mort d'Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, l'un parmi les nombreux déportés qui furent internés à Solovki. Un scientifique né en 1881 dans un village d'Ukraine et qui devient en 1929 le premier directeur du Service hydro-météorologique de l'URSS.
Alexeï Féodossiévitch Vangengheim est arrêté en 1934 pour "sabotage contre-révolutionnaire" et transféré 4 mois plus tard au "camp à destination spéciale des îles Solovki". Pendant toute la durée de sa détention il enverra à sa fille Eléonora de magnifiques et touchants herbiers et dessins (dont quelques uns sont reproduits à la fin du livre).
Olivier Rolin enquête sur les conditions de son exécution (en 1937), longtemps tenues secrètes, comme celles de onze cent onze déportés des îles Solovki et met en lumière l'horreur de la terreur stalinienne et ce basculement de l'espérance révolutionnaire en horreur dictatoriale la plus totale, "ce meurtre de masse de l'idéal, cette substitution monstrueuse de la terreur à l'enthousiasme".
A partir de la correspondance rassemblée par la fille d'Alexeï Féodossiévitch Vangengheim et de témoignages divers, Olivier Rolin tente de percer la personnalité de cet homme honnête et cultivé. Un innocent accusé de fabriquer de fausses prévisions afin de nuire à l'agriculture socialiste, un bouc émissaire en somme, qui paie pour les récoltes désastreuses de l'agriculture collectivisée et les hécatombes humaines qui en résultent. Une victime parmi tant d'autres de la folie stalinienne. Un "innocent moyen", ni héros, ni rebelle, aveugle peut-être, acquis sincèrement au Socialisme et qui tout du long de sa détention jusqu'à la mort maintient sa foi dans le Parti et sa confiance irrationnelle pour ses dirigeants.
"Vangenheim n'était pas de ces tempéraments radicaux. C'était un homme qui aimait sa famille, avec un amour tout particulier pour sa fille, sa "petite étoile", un homme qui aimait son métier, et sans doute aussi l'époque qu'il vivait, qui lui semblait celle de grandes conquêtes politiques et scientifiques (...) C'était un homme qui peut-être ne se posait pas assez de questions (...). Un homme, en somme, qui les valait tous, et qui valait n'importe qui, avec son honnêteté, sa fidélité, sa part de conformisme et de crédulité"
Et c'est peut-être en sa qualité d' "ordinaire" que ce récit émeut et touche si profondément. Une existence parmi des millions d'autres, brisée par l'horreur.
© Jean-Luc Bertini
"A la bibliothèque se croisent nombre de personnalités remarquables. Destins fracassés, chemins qui n'auraient jamais dû se rencontrer, que lie en gerbe, sur une île voisine du cercle polaire, le poing de fer de l'arbitraire".
Olivier Rolin, Le météorologue, Seuil.
A lire : le bel article de Télérama.
Olivier Rolin, Le météorologue, Seuil, septembre 2014.
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Ton article est superbe (comme toujours), Bauchette ! Je note les références, tu me donnes envie !
RépondreSupprimerC'est à la fois troublant .. et attirant .. tout comme cette lumière, si profonde et intense, qui nous emplit à la vision de ces photos ... magnifique découverte. Merci, rayonnante Bauchette.
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