"On s'accroche à
son fusil, à son couteau dont le métal oxydé, terni, bruni par les gaz ne luit
plus qu'à peine sous l'éclat gelé des fusées éclairantes, dans l'air empesté
par des chevaux décomposés, la putréfaction des hommes tombés puis, du côté de
ceux qui tiennent encore à peu près droit dans la boue, l'odeur de leur pisse
et de leur merde et de leur sueur, de leur crasse et de leur vomi, sans parler
de cet effluve envahissant de rance, de moisi, de vieux, alors qu'on est en
principe à l'air libre sur le front. Mais non : cela sent le renfermé jusque
sur sa personne et en elle-même, à l'intérieur de soi, derrière les réseaux de
barbelés crochés de cadavres pourrissants et désarticulés qui servent parfois
aux sapeurs à fixer les fils du téléphone - cela n'étant pas une tâche facile,
les sapeurs transpirent de fatigue et de peur, ôtent leur capote pour
travailler plus aisément, la suspendent à un bras qui, saillant du sol
retourné, leur tient lieu de portemanteau.
Tout cela ayant été
décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet
opéra sordide et puant. Peut-être
n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la
guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas tellement l'opéra, même
si comme lui c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs
pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est
assez ennuyeux."
Jean ECHENOZ, 14, Minuit, octobre 2012.
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L'écriture d'Echenoz, dont je ne sais décidément pas parler mais qui me régale.

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